Publié le 07/11/2020 à 18:00. Autrice : Adela Naibova

Ce qu'il faut retenir de la conférence d'Alban Claude sur le Karabakh

Le vendredi 21 octobre le Caspian Research Center a co-organisé avec les associations ESPOL Défense et À vos bancs de l’ESPOL Lille (European School of Political and Social Sciences) une visio-conférence qui a été diffusée en direct sur Instagram. La thématique du conflit était le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie et ses conséquences.


L’intervenant était Alban Claude, Secrétaire général du CRC et Normalien en histoire. La conférence était interactive, pendant une heure et demie, les auditeurs ont pu faire part de leurs remarques et poser des questions. Plusieurs aspects ont été abordés pour éclaircir ce conflit qui fait rage aux portes de l’Europe, qui a redoublé de présence dans les médias depuis le 27 septembre 2020 mais dont les racines sont bien plus anciennes.


En premier lieu, le Karabakh a été présenté géographiquement et historiquement. Cette région montagneuse, faisant partie du territoire de la République d’Azerbaïdjan est frontalière avec celui de la République d’Arménie. Par conséquent, foyer pour des Azerbaïdjanais comme des Arméniens, il est pour ces-derniers d’une importance, plus symbolique que stratégique. Les deux peuples y font remonter des origines antiques. Au cours de l’histoire, le Karabakh, aussi connu sous le nom d’Artsakh en arménien a appartenu à nombre d’entités nationales et politiques, Empire Russe comme Empire Perse etc.


À la veille de la création de l’URSS lors des courtes premières Républiques d’Azerbaïdjan et d’Arménie de 1918 à 1920, les deux États avaient déjà eu des différends concernant cette région mixte, qui a toujours été dotée d’une grande autonomie. Appartenant à l’Azerbaïdjan sous la Première République d’Azerbaïdjan, à la création de l’URSS le Bureau Caucasien avait décidé de conserver la région dans la République Soviétique d’Azerbaïdjan.

Pour une meilleure compréhension, le conflit du Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a été comparé à celui de l’Alsace-Lorraine entre la France et l’Allemagne. Le Karabakh se subdivise en Haut-Karabakh et Bas-Karabakh. Sous l’Union Soviétique, le Haut-Karabakh était majoritairement peuplé d’Arméniens. Cependant certaines villes du Haut-Karabakh comme Choucha (Chouchi en arménien) étaient uniquement peuplées d’Azerbaïdjanais. Ces villes ont vu naitre d’illustres figures de l’art azerbaïdjanais comme U. Hacibeyov ou Natavan et ont par conséquent toujours été vues comme emblématiques pour tout le peuple azerbaïdjanais. Le Haut-Karabakh seul est une enclave en plein Azerbaïdjan et n’a pas de frontières avec l’Arménie.

Le Bas-Karabakh, qui était quant à lui exclusivement peuplé d’Azerbaïdjanais est frontalier avec l’Arménie. Dès 1988, les Arméniens du Haut-Karabakh revendiquent leur indépendance et la création d’une république. Après plusieurs décennies de cohabitation paisible entre les peuples du Karabakh sous l’URSS, la première guerre du Karabakh commence en 1988. Les Azerbaïdjanais perdent cette guerre. Les troupes armées arméniennes commencent dès lors à occuper le Haut-Karabakh et le Bas-Karabakh pour avoir une frontière avec l’Arménie. 800.000 Azerbaïdjanais qui vivaient alors au Haut-Karabakh, au Bas-Karabakh, en Arménie doivent fuir vers le reste de l’Azerbaïdjan, ils constituent aujourd’hui un des premiers contingents de populations déplacées internes au monde. Les Arméniens du Karabakh procèdent à un référendum en 1991 et proclament la république auto-déterminée du Haut-Karabakh. Ce référendum ne prend en compte que les voix des 150.000 Arméniens mais pas celles des 750.000 Azerbaïdjanais résidant sur ces terres. En 1994, un cessez-le-feu est signé. Le statu quo alors imposé perdure jusqu’en 2016 lorsqu’il est momentanément interrompu par la guerre des quatre jours permettant à l’armée azerbaïdjanaise de récupérer quelques villages occupés du Bas-Karabakh. Il se réimpose alors jusqu’au 27 septembre 2020. Depuis cette date, des conflits armés opposent l’armée d’Azerbaïdjan à celle de la république auto-proclamée du Haut-Karabakh soutenue par l’armée de la République d’Arménie. Le conflit du Karabakh redevient d’actualité, après 30 ans de silence trompeur.

En effet dans les années 1990, la communauté internationale se saisit de ce conflit. L’OSCE crée un groupe de médiation pour résoudre ce conflit de façon pacifique et diplomatique. Les États alors désignés pour co-présider ce groupe de Minsk sont la France, les États-Unis et la Russie. La faible teneur des actions de ce groupe n’a pas permis de résoudre le conflit. L’ONU quant à elle condamne l’occupation illégale des territoires azerbaïdjanais et exige le retrait des troupes armées de ces-derniers dans ses résolutions 822, 853, 874 et 884. Ces résolutions n’ont jamais été appliquées non plus. Face à un cessez-le feu et un statu quo non satisfaisants pour le peuple azerbaïdjanais et face à l’impasse du droit international, la situation actuelle, c’est-à-dire, la récupération par la guerre des terres de la part de la République d’Azerbaïdjan après trente ans d’attente était du moins prévisible.


Pourquoi maintenant cependant ? L’année 2020 a été une année plus mouvementée que la norme. D’une part, le COVID-19 a touché ces deux États du Caucase, fragilisant la situation sanitaire et sociale. D’autre part, en juillet 2020, des conflits se sont déroulés dans la région de Tovuz, en Azerbaïdjan, abritant le gazoduc et l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, région hautement stratégique et économiquement importante pour l’Azerbaïdjan lui assurant son autonomie énergétique. Enfin, en mai 2020, le gouvernement de la république auto-proclamée a annoncé le changement de sa capitale depuis la ville de Khankendi (Stepanakert), jadis majoritairement peuplée d’Arméniens vers la ville de Choucha (Chouchi), sus-citée, d’une importance symbolique pour le peuple azerbaïdjanais. Une inauguration y a eu lieu en présence de N. Pashinian, Premier ministre de la République d’Arménie. Cet évènement a été perçu par les Azerbaïdjanais comme une provocation. Enfin, depuis le mois de septembre, hormis les combats dits « habituels » sur la ligne de front, au Karabakh, des frappes ont touché des régions de l’Azerbaïdjan situées à parfois à 100km de la zone de combat, comme Ganja ou Mingachevir ou Barda faisant des centaines de victimes civiles, enfants y compris.


À l’heure actuelle, un mois après la reprise des combats, l’armée azerbaïdjanaise a déjà récupéré certains territoires qui étaient occupés depuis plusieurs décennies. L’émoi du peuple azerbaïdjanais a également été évoqué lors la conférence face à une éventualité d’instrumentalisation du conflit par le Gouvernement de l’Azerbaïdjan. En effet, indépendamment de leurs opinions politiques, partisans ou opposants au Gouvernement Aliyev, tous les Azerbaïdjanais tiennent à la récupération du Karabakh, sachant que maintenant près d’un million d’entre eux attendent de pouvoir y rentrer.


Ce conflit est inédit pour l’histoire contemporaine. En effet, si les combats se déroulent sur le terrain, il s’agit aussi d’une guerre médiatique mobilisant les diasporas des deux États. Les ressortissants de la diaspora arménienne demandent désormais une reconnaissance de la république d’Artsakh (Haut-Karabakh + Bas-Karabakh) et non plus seulement de la République du Haut-Karabakh, à plusieurs États, notamment à la France (n.b. : la République d’Arménie elle-même ne la reconnait pas). L’hypothèse d’un conflit religieux a également été abordé et réfuté. Si la majorité des ressortissants Arméniens sont de confession chrétienne orthodoxe et la majorité des ressortissants Azerbaïdjanais sont de confession musulmane chiite, ce conflit est un conflit territorial entre deux Républiques laïques. Par ailleurs des États comme l’Ukraine dont la majorité des ressortissants sont chrétiens et comme Israël dont la majorité des ressortissants sont juifs ont apporté leur soutien à l’Azerbaïdjan et un État comme l’Iran, une République islamique chiite est un des alliés de l’Arménie. L’Azerbaïdjan accueille un grand nombre de communautés ethniques et religieuses (chrétiennes et juives) parfaitement intégrées.


Face à la question « quelles perspectives pour l’avenir ? » l’intervenant a avoué que la situation actuelle est inédite dans le Caucase et que nul de peut prévoir de quoi sera fait le lendemain. En effet, l’armée azerbaïdjanaise n’est plus celle qu’elle était au début des années 1990. Les jeux d’alliance ne sont plus les mêmes non plus. Hormis l’hypothèse où des puissances extérieures interviendraient ou que les deux parties seraient prêtes à négocier une solution satisfaisante pour elles, c'est-à-dire une paix et non pas un simple cessez-le-feu, les combats ne s’annoncent pas près de cesser.


Adela Naibova.