Publié le 10/10/2020 à 17:00. Auteur : Delazad Deghati

FK Qarabağ: diplomatie sur carré vert

Les tribunes des stades de football sont vides ces dernières semaines, que dis-je, ces derniers mois. Alors que sur la pelouse les joueurs continuent à mouiller le maillot, le lien avec le public est de plus en plus rare. L’Azerbaïdjan n’est pas épargné. Avec une augmentation exponentielle du nombre de cas de Coronavirus, les précautions sont d’autant plus nécessaires. En parallèle, le pays a fait face à l’intensification du conflit qui l’opposait jusqu’au cessez-le feu récent à son voisin arménien.


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Depuis six semaines, les affrontements faisaient rage autour de la région du Karabakh. Située à l’Ouest de l’Azerbaïdjan, cette zone montagneuse est la source de tension entre les deux pays depuis plusieurs décennies. Un rappel historique vous a été exposé antérieurement et une présentation géographique vous sera proposée prochainement.

En dépit de cette atmosphère pesante pour les Azerbaïdjanais, le championnat de football a repris malgré tout. Les équipes de Baku, Qabala, Keshla, Absheron, Sebail, Sumqayit et Zira s’affrontent pour le titre de champion d’Azerbaïdjan. Ce dernier a une importance particulièrement symbolique. Tout d’abord, il participe à l’Europa League et représente le pays à l’échelle européenne. Si les résultats européens ne sont pas toujours au rendez-vous, l’équipe à une valeur bien symbolique pour les Azerbaïdjanais. Si les matchs se tiennent à Baku, la capitale du pays située à l’Est, au bord de la Mer Caspienne, le club porte le nom de Qarabağ FK. Cette appellation n’est pas le seul écho à une zone qui fut longtemps occupée mais bien l’origine de l’histoire de cette équipe.



La pratique du football apparaît dès le début du vingtième siècle alors que l’Azerbaïdjan fait partie de l’Empire Russe. La popularité de ce sport s’accroît dans les années vingt et se professionnalise au fil des décennies. En 1951, dans la République Socialiste et Soviétique de l’Azerbaïdjan, incorporée à l’URSS, un stadium est construit dans la ville d’Ağdam. Afin de le rendre attractif, un club de football y est créé. La période de construction et de développement mène à la première saison de l’équipe en championnat national en 1966. Les décennies suivantes sont plus tumultueuses et moins intéressantes. Il faut attendre les années 80, l’indépendance de l’Azerbaïdjan et surtout le conflit au Karabakh pour que le club prenne une tout autre envergure.


En 1988 quelques mois avant le début de la guerre, le club emporte son premier titre de champion d’Azerbaïdjan.

À partir de 1993, il devient impossible au Qarabağ FK de jouer à Ağdam, ville occupée par les forces arméniennes. Le club ne disparait pas pour autant. Il se relocalise à Baku. Pendant plusieurs années, le club perd son envergure sportive. Il conserve cependant pour le pays une importance symbolique. Son nom est un lien mémoriel avec la région alors occupée. En 2008, l’ancien joueur azerbaïdjanais Guran Garbanov est nommé entraineur du club. Il va transformer structurellement son équipe et bouleverser le football Azerbaïdjanais. Dans un premier temps il se défait du patriotisme officieusement imposé aux clubs en signant avec des joueurs étrangers. Ensuite, s’inspirant du FC Barcelone, il construit un jeu offensif et rapide. Après quelques années de rodage, le club trouve ses marques. Avec sept titres de champion d’Azerbaïdjan en sept ans, le club porté par son entraîneur est le poids lourd indiscutable du football azerbaïdjanais. En parallèle, il représente le pays dans les compétitions européennes. Le pinacle des accomplissements du Qarabağ FK intervient avec la qualification en Ligue des Champions pour la saison 2016-2017.


À chaque match joué, le club devient le porte-parole de la cause azerbaïdjanaise pour le Karabakh. Le Qarabağ FK joue un vrai rôle de soft power pour l’Azerbaïdjan. En se qualifiant chaque année aux compétitions européennes, le club lie le Karabakh à l’Azerbaïdjan auprès des journalistes sportifs et supporters de football.


Dans le conflit actuel qui vient de trouver une issue diplomatique après le temps des affrontements, la communication a une place importante. Arméniens et Azerbaïdjanais utilisent leurs atouts pour faire passer leur message et présenter leur point de vue. En football, les uns ont Henrikh Mkhitaryan et les autres le Qarabağ FK. Les matchs se jouent, la guerre continue, les oppositions se creusent et les lignes rouges se franchissent. Après la signature de l’accord tripartite entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie, il a été décidé que les arméniens se retireront des territoires occupés, celui d’Ağdam compris. Les Azerbaïdjanais et en particulier les supporters du Qarabağ FK peuvent espérer un jour assister à un match de leur équipe à Ağdam.


Delazad Degathi