Publié le 07/01/2021 à 18:00. Autrice : Adela Naibova

Au Caucase, l’espoir porte son nom : Khari Bulbul.


C'était un été chaud. La chaleur était pesante. Espérant une ombre, de la pluie, une brise, il leva les yeux vers le ciel. Le soleil l'aveugla. Dépité, il rabaissa la tête, soupira et son regard se perdit dans le champ qui se dressait en face de lui. Vide. Ce champ, jadis plein de monde, était vide. Il se remémora alors cette époque, si lointaine, qu’il croyait l’avoir rêvée. Il se rappela comme les enfants s’émerveillaient de le voir. Comme les amoureux caressaient tendrement ses pétales, comme les Achiks lui chantaient des chansons. Comme il était loué et idolâtré1. Il se rappela ces jours heureux qui précédaient les jours noirs. Lorsque le sang de la guerre peint en écarlate ses pétales immaculés. Lorsque le chant des rossignols fut remplacé par les coups de feu. Lorsque les flaques de pluie furent remplacées par des flaques de sang… Il se rappela comment un jour la vie lui avait sauvagement été ôtée lorsqu’une lourde botte l’avait piétiné. Sa tige cassée, ses pétales à terre, il avait laissé la vie lentement et douloureusement le quitter dans la boue et le sang. Puis, il avait ressuscité. Année après année. Revenant chaque fois à la vie avec de nouveaux espoirs. Avec un espoir de paix. Puis, un espoir de repos. Dans l'espoir d'entendre à nouveau les mélodies qui, fut un temps, le berçaient. Malgré la fatigue et les années qui s’écoulaient, il s’accrochait à cet espoir et à ce rêve. Vingt-six ans, vingt-sept ans, il avait peur de perdre le compte…

Il se rendait compte que malgré lui sa mémoire commençait à lui faire défaut, que les souvenirs se brouillaient, il s’accrochait donc de plus belle à ces bribes pour ne pas oublier la source de motivation qui l’animait pour revenir à la vie année après année. Il était désormais entouré soit d’un silence assourdissant et d’une solitude glaçante, soit de vacarme, de violence, de chaos. Il avait du mal à réaliser que ce qui était désormais un enfer perpétuel dans lequel il se sentait piégé avait jadis été un Eden. Le Jardin Noir tenait désormais plus du Noir que du Jardin2. Depuis quelques temps, il n’était témoin plus que de malheurs, de ceux qui lui rappelaient l’instant où tout avait basculé il y’a environs trois décennies. Quand bien même il avait observé et réfléchi à la question, il ne comprenait pas comment son monde avait pu s’assombrir à ce point aussi subitement. Comment un havre de paix et de convivialité avait pu se transformer en un champ de bataille impitoyable. Comment, lui qui était toujours si bien entouré, flatté, chanté, avait pu se retrouver si seul qu’il en était venu à oublier son propre nom…

C’est alors que le sifflement des balles, l’impact des bombes, cette cacophonie insupportable cessa pour laisser place à nouveau à un silence. Celui-ci était différent de tous les précédents. Un bruit emplit progressivement tout son espace, tout ce silence, celui de son coeur qui battait la chamade, de sa respiration haletante. C’était le bruit de son intuition. Une intuition qu’il n’avait pas survécu en vain, qu’il n’avait pas espéré en vain. Que le changement, quel qu’il soit était proche. Une impression qu’il n’aurait bientôt plus uniquement à survivre mais qu’il pourrait recommencer à vivre pour de bon. Cette hâte du lendemain sans savoir ce qui lui serait réservé dura un moment. Peut-être deux jours, peut-être deux mois. Le temps se fit plus frais mais ce n’était pas la raison de sa fébrilité. Un jour, tandis que le soleil se levait, il entendit au loin, quelqu’un s’approcher de lui en tâtonnant. L’individu s’abaissa, l’observa longuement sans oser le toucher comme s’il avait peur de l’abîmer3 et prononça alors du bout des lèvres ce fameux nom, qu’il n’avait plus entendu depuis si longtemps, son nom : Khari Bulbul4.

Adela Naibova

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Le Khari Bulbul, de son nom latin « Ophrys Caucasica » est une fleur, menacée d’extinction, qui pousse dans la région du Caucase. Son nom signifie « rossignol » en azerbaïdjanais en raison de sa forme qui rappelle celle de l’oiseau qui porte le même nom. Cette fleur, fierté nationale, est connue pour être le symbole de la région du Karabakh et pousser particulièrement dans la ville tout aussi symbolique de Shusha. Suite à la seconde guerre du Karabakh, le Gouvernement azerbaïdjanais désigna le Khari Bulbul comme symbole officiel de la Journée du Souvenir dédiée à la mémoire des soldats tombés pour que le Karabakh, tout comme le Xarıbülbül, puissent revenir à l’Azerbaïdjan.

1 Le Khari Bulbul est une fleur qui symbolise l’Azerbaïdjan et qui inspire depuis toujours les artistes azerbaïdjanais, des poèmes et chansons lui sont dédiés.

2 La région du Karabakh signifie étymologiquement « Jardin Noir » en azerbaïdjanais, en raison des vastes étendues de forêts dans la région qui offrent des étendues presque noires à perte de vue.

3 Le Khari Bulbul ne pousse désormais plus que dans la ville de Shusha dans la région du Karabakh en Azerbaïdjan. C’est une espèce de fleur menacée d’extinction.

4 La première guerre du Karabakh se tint de 1988 à 1994. Cette région de l’Azerbaïdjan où cohabitaient plusieurs peuples depuis des décennies, notamment Arméniens et Azerbaïdjanais passa sous le contrôle de sécessionnistes arméniens. Pendant près de 30 ans aucun Azerbaïdjanais ne put s’y introduire. La seconde guerre du Karabakh se tint du mois de septembre au mois de novembre 2020. La région repassa sous le contrôle de l’État azerbaïdjanais. Des casques bleus turcs et russes s’assurent désormais de l’installation d’une paix durable dans la région pour que les peuples puissent réapprendre à y cohabiter.