Publié le 01/01/2021 à 16:00. Auteur : Delazad Deghati

Khudafarin, à l’aube de la rédemption

L’aube s’annonce doucement. Il fait doux mais frais quand les premiers rayons du soleil me réveillent. Je sors du caravansérail où je m’étais arrêté la veille. Les autres voyageurs encore endormis ne m’entendent pas m’extirper de la planche de bois dure qui fut mon lit le temps d’une nuit. Je franchis le portail, les effluves rassurantes des voyageurs font place à la brise glacée de cette région entre plaines et montagnes. Le froid ici a une odeur. Il sent l’aventure, la souffrance, l’exploration. L’odeur du froid matinal presque reposante m’absout. Je ressens sur mon corps, les souffles de la nature comme un baiser de bienvenue. Observant la plaine environnante, je me dirige vers l’enclos des chevaux. Quand je regarde le mien, il me semble le plus beau. On est toujours ainsi avec ses enfants, ses compagnons, ils sont les plus forts, les plus beaux, les plus extraordinaires. Solitaire, je parcours les routes de commerces sur son dos. Il est là soyeux, il a bu et mangé les quelques aliments déposés la veille. Après l’avoir caressé et m’être assuré qu’il allait bien, je retourne rapidement dans le caravansérail. Mes affaires en main, je quitte les lieux après avoir laissé les pécules que je devais pour la nuit. Je charge mon équidé des vivres et des biens que je présenterai ensuite de places fortes en marchés, de citadelles en oasis.

Le paysage se dessine, la nature est ma boussole. D’une vallée à une plaine en passant par une montagne et un ruisseau je signe mes chemins de traverse.

Il m’arrive de faire des rencontres imprévues, de croiser des hordes malveillantes de nomades en recherche de vivres et de biens pour survivre. Je me défais d’eux pas mon bagout et ma maîtrise des langues de la région. Ils ne savent pas d’où je viens, ni où je vais. Ils s’interrogent : ami ou ennemi ? Les sacoches que je traine avec moi sont remplies d’objets et de denrées rares aux vertus magiques pour ces conquérants des routes, devenus compagnons d’un instant. Je troque ma survie contre la rareté, je négocie ma tranquillité. Je m’en sors ainsi. La prochaine fois, j’écouterai la réticence de mon cheval à se diriger entre deux montagnes. Je fais le fier mais la peur me gagne. Les nomades sont partis me laissant seul face aux dangers à venir

Je ne fais que suivre des routes de voyage. Ma vie durant n’est que vagabondage.

D’où je viens ? Je ne sais plus. Où je vais ? Ça change tous les jours. Une fois l’Anatolie, une autre la Russie, parfois les steppes de Transylvanie ou les chemins d’Arménie. Aujourd’hui, je me sens comme au pied d’un précipice. Je voyage dance ce jour, avec lui et pour lui. Si j’ai douté, si j’ai pu vouloir revenir en arrière, ce mirage, cet espoir m’a toujours permis d’aller de l’avant. En tout temps, en tout lieu me fut contée l’histoire de ce fleuve qui, une fois franchi transforme le voyageur. Je me sens comme au pied d’un gouffre. Je m’approche de ce fleuve et je vois arriver la révolution que je redoute et que j’appelle.

Mon cheval mesure l’enjeu de cette étape de notre voyage qui va bouleverser le duo que nous formons.

Les étendues désertiques suivent les chaînes montagneuses. Les points d’arrêt se font moins fréquents dans cette région. La solitude arrête le temps. J’avance vers ce point d’ancrage en ayant l’impression que le temps se fige. L’âpreté de la nature me rappelle que le voyage vers mon bouleversement intérieur ne sera pas simple. Il me faudra en plus, combattre la solitude, la peur, le doute, la peine et la violence du monde qui m’entoure. Le temps semble me lancer un défi.

Depuis des mois, je me laisse guider, après des milliers de kilomètres à errer à dos de cheval j’arrive au but. Je sais que j’en suis proche. Il se fait nuit, je vais m’arrêter. C’est à l’aube, accompagné des premiers rayons du soleil que je veux découvrir cette passerelle de tous les rêves. Tel le buisson ardent de Moïse, je veux illuminer ce lieu mystique et mythique dont j’entends parler aux quatre coins de ce que l’on appelle, « la route de la soie ». La nuit tombe. Je me blottis contre mon cheval recouvert d’un kilim. Il fait sombre, il fait froid et je suis heureux.

La brise du vent frotte ma joue, les premiers rayons du soleil chatouillent mes yeux, je me réveille. Je monte sur mon cheval. Ce matin-là, impossible pour lui de mettre un sabot devant l’autre, il veut prendre le temps. Ce bouleversement est aussi le sien. Impossible d’avancer sans lui. Je descends, m’assoie à ses côtés. Un jour ou une heure, avant son hennissement qui semble appeler au départ ? Je ne sais pas. Je l’entends. Je le monte. Il galope. Il est prêt. Je ne sais pas si je le suis déjà. Il m’entraîne.

Le temps n’est plus figé, il suit le rythme du galop. Mon cœur s’accélère. Je sens arriver la rencontre avec cette chimère, cette déesse.

C’est alors que ma monture s’arrête net. Un silence recouvre cet instant. En haut d’une colline, nous surplombons notre bain baptismal. Je ne bouge pas. Je me tiens droit sur mon cheval. Je ne peux qu’observer cette rivière et les trois ponts qui font office de passerelles. Cette transformation soudaine que nous appelons et pourchassons depuis des mois va se réaliser en franchissant l’un de ces trois ponts historiques et ancestraux. J’ai oublié l’odeur et la saveur de mon point de départ. Ce moment restera gravé en moi pour l’éternité. Mon cheval et moi allons suivre les pas des plus grands, traverser la rivière Aras en foulant les ponts de Khudafarin. Je suis ému mais je ne peux pas me laisser submerger ; je dois traverser dignement cette étape. On prend le versant de cette colline. Le sol glisse à tout moment, mon cheval peut se blesser. Je ne suis pas venu jusqu’ici pour l’abandonner au pied de ce baptistère à ciel ouvert. La peur me gagne mais je tente de la cacher pour ne pas la lui transmettre. Les pierres glissent et terminent leur course dans la rivière. Pas après pas, ce somptueux équidé avec qui j’ai l’honneur de partager mes chemins de voyage arrive au bord de l’eau. Il se fige et comme pour initier sa propre cérémonie trempe son museau dans l’eau et boit. Je pose mes pieds à terre. Regarde en face, je pleure. Je m’avance dans la rivière Aras avec en tête, les images de Jean baptisant Jésus dans le Jourdain. Ici je suis le baptiseur et le baptisé.

Une fois mouillé à mi-jambe, je plonge l’ensemble de mon corps dans l’eau. Elle est froide mais je ne ressens rien d’autre que du bonheur. Je regarde de l’autre côté et je me dis que là-bas tout est possible. Il me faut du temps avant d’envisager franchir un des ponts. Je tourne en rond. J’hésite. Je regarde en arrière. Dois-je faire marche arrière. Vais-je laisser passer l’occasion de cette transformation. Mon compagnon d’un haussement de tête me montre le chemin. Il faut franchir un des trois ponts. Je le monte. Nous longeons la rivière pendant des heures d’un pont à l’autre sans savoir lequel prendre. Finalement, il s’impose. Nous prenons un pont. Je sens chez lui la fierté de vivre ce moment. Chaque claquement de sabot sur les pierres du pont raisonne comme une chanson spirituelle. Le temps parcouru pour franchir la rivière a la saveur d’une vie passée. Nous avons accompli l’objectif de cette épopée, franchir la rivière Aras en prenant le pont Khudafarin. Ce n’est pas qu’une simple rivière que nous avons franchie, nous venons de vivre la rédemption du voyageur de la route de la soie. Notre résurrection proche est portée par ce pont traversé.

En farsi, Khudafarin signifie « création ». Alors que je suis de l’autre côté de la rive, je me retourne comme pour regarder une dernière fois les terres parcourues et me couche sur mon cheval en lui déclarant « on peut se féliciter nous venons de franchir une création divine ». Cette traversée est divine car elle transforme éternellement tous les voyageurs. Aujourd’hui ces ponts sont des liens entre l’Azerbaïdjan et l’Iran.


Delazad Deghati