Publié le 26/02/2021 à 19:00. Autrice : Adela Naibova

Le Karabakh, quel avenir ?

Aujourd’hui, 26 février, jour de commémoration du 29e anniversaire du massacre de Khodjaly a une aura bien différente des commémorations précédentes. Depuis le 26 février 1992, les Azerbaïdjanais du monde étaient en deuil. 28 ans durant, à des échelles locale et internationale, ils se sont efforcés de répandre activement ce qui est communément appelé « la vérité du Karabakh ». Juristes, diplomates et historiens se sont efforcés de faire entendre raison à une communauté internationale qui semblait étrangement imperméable à leurs arguments. Face à cet échec, nous le savons tous, la « justice pour le Karabakh », la « justice pour Khodjaly », a été acquise sur le terrain par les armes lors de la seconde guerre du Karabakh qui a pris place de septembre à novembre 2020.

Le 26 février 1992, 613 Azerbaïdjanais du village nommé Khodjaly dans la région du Karabakh en Azerbaïdjan se faisaient massacrer par des indépendantistes arméniens armés. C’est alors que la population azerbaïdjanaise de la région, quelques 600.000 habitants au moins, ont dû déserter leurs terres natales. Ces-derniers relocalisés un peu partout dans le pays ne s’attendaient pas à ce que plusieurs décennies passent avant qu'ils ne puissent rentrer, ou pas, chez eux. Les familles, pour certaines descendantes de la noblesse du Karabakh, pour certaines fort aisées se sont retrouvées du jour au lendemain à devoir vivre entassées dans des taudis, dans d’anciennes écoles reconverties en foyers, loin de chez elles, démunies de tout ce qu’elles possédaient de matériel et d’immatériel, dans des conditions parfois de pauvreté extrême.

Depuis la fin de la récente guerre, certains témoignages très touchants ont vu le jour. Plusieurs familles en quittant hâtivement leur logement 3 décennies plus tôt n’avaient rien pu prendre avec elles, si ce ne sont leurs clefs. Elles ont toutes gardé ces trousseaux de clefs en espérant pouvoir rentrer un jour, si ce n’est pour vivre au Karabakh, du moins pour y mourir. En attendant le déminage de la région, le gouvernement azerbaïdjanais déconseille fortement à ces quelques 800.000 (maintenant) déplacés internes de rentrer au Karabakh. Plusieurs d'entre eux ont été néanmoins prêts à prendre le risque et se sont dirigés vers le Jardin Noir dès que possible, même s'ils y sont en danger, ils peuvent du moins y accéder désormais. Certains ont pu retrouver leurs logements, certains ont fait face à des ruines...

Ce 26 février 2021 a une aura différente des 26 févriers précédents. Le « drame du Karabakh » a affecté tous les Azerbaïdjanais, pas seulement la fraction originaire du Karabakh, pas seulement ceux qui vivent en Azerbaïdjan. Lorsqu’interviewés les mères et pères répondent sans ciller qu’ils sont fiers que leurs fils soient morts dans cette quête de la liberté et de la justice, qu’ils ne sont pas morts en vain, que le peuple vivait jusqu’alors avec une honte profonde vis-à-vis de la perte de ses territoires, vis-à-vis de la fuite 28 ans plus tôt. À l’époque, post-effondrement de l’URSS, l’Azerbaïdjan était une République récente complètement dépourvue de forces militaires pour pouvoir se défendre face à une occupation stratégique plus ou moins orchestrée par la Russie…

Aujourd’hui les Azerbaïdjanais n’ont plus honte. Ils souffrent néanmoins, tout comme leurs voisins. Le conflit du Karabakh, région située au coeur du Caucase a marqué et marquera encore quelques temps cette région qui abrite des peuples qui ont plus en commun qu’ils ne souhaitent l’admettre. Pour vulgariser la problématique, le Karabakh est à l’Azerbaïdjan et l’Arménie ce que l’Alsace-Lorraine a été pendant longtemps à la France et l’Allemagne. Ces-derniers sont un exemple que les Caucasiens devraient suivre, ils sont la preuve que même après un conflit qui peut opposer et déchirer deux peuples, deux voisins, une paix durable peut se construire, un voisinage peut se mettre en place, qu’il s’agisse de cohabitation ou de partenariats commerciaux et culturels.


Arménie et Azerbaïdjan mettront naturellement du temps mais ils peuvent et doivent s’efforcer d’établir entre eux une relation pacifiée, relation qu’ils ont longtemps réussi à entretenir. Les vilains petits canards de ce conflit, qui sont plus nombreux que les deux parties ne veulent l’admettre sont les familles issues de mariage mixtes, qui n’étaient pas peu courants, il n’y a pas si longtemps… Le Caucase est une région qui marque les âmes par sa diversité ethnique mais surtout son unité géographique et culturelle.

Les deux États belligérants ont encore à panser leurs plaies, tous deux frappés comme tout le reste du monde par la pandémie de la COVID-19, tous deux frappés par le coût humain et financier d’une guerre, l’un, l’Arménie fait face à de grandes instabilités politiques nées de la gestion de ce conflit, l’autre, l’Azerbaïdjan doit désormais investir dans la reconstruction des territoires récemment récupérés.

En quoi commémorer la date symbolique du 26 février est-il pertinent ? Pour les Azerbaïdjanais, la non-reconnaissance officielle, juridique et politique de ce massacre et la non-condamnation de ses responsables de la part de la communauté internationale, reste une plaie ouverte. Plus généralement, la pertinence réside dans le devoir de mémoire. Il est important que les voisins acceptent d’avoir été blessés tous deux. Il leur est important de communiquer sur cette page sombre de leur histoire commune, de raisonner à ses causes, d’accepter ses conséquences, pour éviter qu’une deuxième ne s’écrive à l’avenir.


Adela Naibova